Cette journée passera à l’histoire ! Je n’ai jamais attrapé un aussi gros coup de soleil dans le front de ma vie ! J’en connais plusieurs qui riraient à chaudes larmes de voir ma binette. Journée très chaude dans tous les sens du terme. Je me suis dirigé relativement tôt vers les Champs-de-Mars où on retrouve une quantité importante de camps de réfugiés ou bidonvilles (les Haïtiens les appellent bidonvilles). Cette fois, je pars en expédition seul. Je marche 45 minutes et j’arrive dans la zone grise.
Je visite le musée national, plutôt intéressant, puis je déambule pour prendre des photos. Je sens beaucoup de tensions chez les gens face à la prise de photos depuis que je suis arrivé. En fait, de tous mes voyages, c’est ici que je sens le plus d’hostilité face aux photographes et je peux très bien comprendre pourquoi : les gens n’ont pas envie qu’on photographie leur misère. Mon ami Taylor me dira aussi plus tard que les Haïtiens n’aiment pas se faire photographier parce qu’ils sont persuadés que les photographes gagnent beaucoup d’argent avec leurs photos. C’est paradoxal, comme vous le savez très bien les photographes gagnent en général très mal leur vie…
En marchant, je croise une source d’eau où se ravitaillent les réfugiés pour leurs différents besoins. C’est à ce moment que je rencontre un individu fort intéressant : Jonas Cacia, 26 ans, Haïtien. Avant de vous parler de Jonas, je tiens à joindre une photo prise juste avant de rencontrer Monsieur Cacia. C’est la photo d’un petit qui se lavait près du puits. Je n’ai pas l’habitude de mettre des photos d’enfants pour attirer la gallerie, mais je ferai ici exception parce que j’aime beaucoup cette photo. Voir un enfant aussi jeune se laver lui-même ce n’est pas monnaie courante surtout en Occident !
Jonas est diplômé de l’Université d’Haïti en gestion du développement et est sans emploi depuis deux ans, date à laquelle il a obtenu son diplôme. Il est un homme d’une intelligence remarquable et d’une grande culture. Je l’écoute parler de la situation politico-économique d’Haïti et du développement dont son pays aurait besoin pour se sortir de cette crise. Il a un peu le même point de vue que mon collègue Kesler concernant la présence des ONG et de l’aide de pays étrangers en Haïti. Il me mentionne que ça ne sert à rien si Haïti n’est pas capable de prendre la relève. Plus on avance dans la discussion, plus j’essaie de me mettre à se place et ça me fait réaliser plein de choses. Il est brillant, éduqué et ne voit rien de bon se dessiner pour lui en Haïti avec un taux de chômage de plus de 80%. Il cherche activement un emploi depuis deux ans et ne trouve rien. Son père est mort dans le tremblement de terre et Jonas vit dans une carcasse de maison coloniale avec plusieurs autres personnes. Ses amis lui donnent un peu d’argent pour survivre et il les en remercie. Cet échange m’a fait réaliser la chance que nous avons au Canada. Jonas prend mon numéro de téléphone et vice versa et je lui dis au revoir.
Petite qui s’est approvisionnée en eau à la source
Je marche 10 minutes vers le Palais Présidentiel puis saute dans un taxi pour me rendre à l’autre bout de la ville rencontrer des gens d’une ONG, European Disaster Volunteers. Le chauffeur se nomme Taylor. En fait, Taylor est son surnom, son nom est François Michelin. Il a 36 ans et un petit garçon de 6 ans. Il est chauffeur de taxi, mais rêve de trouver un emploi de chauffeur pour une grande ONG. En chemin, il me montre des endroits pour prendre de bonnes photos et me parle beaucoup d’Haïti et des Haïtiens. Pour lui, contrairement à mon collègue dont je parlais plus tôt, les ONG sont très utiles pour les Haïtiens. Il croit qu’elles ont beaucoup aidé la population depuis le tremblement de terre. Comme quoi il est intéressant d’avoir plusieurs points de vue. Il m’explique que son père vit au Cap et que sa mère est morte dans le tremblement de terre. Taylor est un simple chauffeur de taxi, mais en simplement deux heures passées avec lui, il est celui qui m’a le plus appris sur Haïti depuis mon arrivée. Il m’a sensibilisé aux gens qui avaient perdu leurs maisons, aux enfants qui ont perdu leurs parents et qui sont maintenant au coin des rues pour laver les parebrises (exactement comme les enfants de Slumdog millionaire) et, surtout, à ce peuple qui se tient droit et qui garde le sourire malgré les nombreuses catastrophes naturelles des dernières années et un gouvernement presque oligarchique depuis des décennies.
Ma rencontre avec l’ONG ne fut pas des plus intéressantes donc je ne vais pas élaborer sur le sujet. Taylor me ramène chez moi à la fin de la journée et il revient me chercher demain pour m’amener au nord de PAP, vers la mer !

